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Réglement des comptes

Quand on a charge d’un Enfant Différent, mon enfant, mon fils tant attendu, la soumission auprès d’une Juge de Tutelle est une contrainte sans égal. Dés la première rencontre, avant même que l’on exprime une parole, la suspicion de la Juge est omniprésente, intolérable. Elle montre du doigt des papiers et dit : c’est vous qui avez signé çà. Ce n’est pas une interrogation, c’est une affirmation. Oui c’est moi.
Ensuite on se retrouve devant un Mandataire Judiciaire. On a plus rien a dire, on ne peut que subir. On est dépossédé de tout pouvoir sur notre propre enfant, de toutes décisions, de tous jolis projets ensemble, comme d’aller faire une ballade au bord de la mer.
Le premier Mandataire fut suspect sur ses intentions. Le deuxième, aux antipodes du premier. Aimable, courtois, juste, humain, Ce qui rendit plus léger cette dépossession, bien qu’elle reste obsédante, par le simple fait de demander l’autorisation.

Il faut justifier toutes les dépenses quotidiennes : le beurre, les croissants, fruits et légumes, le jambon du petit matin, le bifteck de midi ou le poisson du soir. Le tabac donc les chenilles et les briquets, le bus et le métro, Sncf, Sncb, vêtements, petits carnets…
Les plaisirs aussi, comme l’achat de CD, jazz ou classique, les livres de trains, de bateaux, du funiculaire de Paris, les cartes Michelin synonyme de voyages. Un resto ou un pot dans un bistrot, est un parcours sinueux pour prouver que la somme dépensée est bien celle qui est inscrite sur le justificatif. Parfois, grand luxe, un taxi. Il devrait être permis d’office pour tous.

Un jour de colère, j’entrepris sur 5 toiles 95/65, de maroufler toutes les fiches des justificatifs des dépenses pour mon fils dans l’année 2008. J’ai agrafé 10 ans de justificatifs dans des classeurs entassés sur la table, sur les étagères, puis dans un placard, puis dans des caisses.
Après le premier marouflage, je jetais sur les justificatifs marouflés sur la toile, les couleurs.
A ma surprise ce n’était pas les couleurs de la colère, mais un paysage de lumière, sur lequel j’inscrivis en travers de la toile, sur toute la surface, un seul mot : Justificatif.
Comme une parole vomie, une obsession, une vengeance, une paranoïa destructrice.
Pour ne plus jamais justifier les petits bonheurs, les petits  plaisirs, les joies que l’on organise pour un enfant, notre enfant, son père n’ayant  pas connu cet état de fait en serait mort une deuxième fois. Pour ces moments aussi simples qu’une glace à la vanille, mettre les pieds dans l’eau salée, ou écouter un opéra, à l’opéra. C’est cher c’est vrai, et il n’y a aucune aide pour les Différents dans les salles de spectacle.

Après le remplissage des 5 toiles, j’en restais là, décidant de continuer les projets entrepris sur d’autres chemins, ceux de la joie de peindre tout simplement.

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2018 -2019

Détail

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A lire : Les Dépossédés, enquête sur la Mafia des Tutelles de Valérie LabrousseÉditions du moment, 2014